Céline Guarneri

Furtiva Lagrima

Roman

Quatrième de couverture

Quelle est cette larme furtive qui coule depuis des années dans le cœur de chacun des membres de la famille Maurand ? Hadrien, le benjamin du clan, a fui loin de sa famille dix ans plus tôt. Devenu un jeune loup de la finance à Paris, il tombe amoureux de Daphné, une responsable du patrimoine chargée de réveiller les « voix endormies », ces dizaines de disques enfermés dans des urnes et ensevelis en 1907 dans les caves de l’opéra Garnier. Lorsqu’il apprend que son père, Louis, critique d’art renommé, est plongé dans le coma suite à un accident de voiture, il décide de se confronter à son destin balafré et part retrouver sa famille à Lyon. Mais pourquoi Louis Maurand a-t-il adressé la veille de son accident un courrier à chacun de ses enfants et à sa femme ? Cet amoureux d’aphorismes avait-il compris que « la vérité a peu d’amis et que les rares qu’elle a sont suicidaires » ? Et qui est cette Femme sans ombre réfugiée sur une île dans la baie de Naples qui fredonne inlassablement le même opéra ? Autant de questions qui conduiront les personnages de ce roman poétique à trinquer tous ensemble à leurs ombres et aux humains qui s’y réfugient.

Photo © Heaven Line


Extraits

Stanislas se jeta sur son cou et le couvrit de baisers sonores, puis il saisit à pleines mains les seins ronds et fermes de Salomé, aussi doux que le bois de son violon. Ils l’étaient peut-être même plus encore aujourd’hui. Il lui avait offert les crèmes au lait d’ânesse de sa sœur et Salomé en était folle. Elle se prenait pour Cléopâtre et restait des heures dans son bain. Cela attendrissait Stanislas de la voir siroter un Gevrey-Chambertin de la mousse sur les oreilles. Elle fredonnait toujours un tango au moment de se rincer les cheveux. Elle s’était toujours refusée à lui en faire la traduction. Elle disait que c’était incompréhensible pour lui. Parce qu’il n’était pas argentin, parce qu’il n’avait jamais vécu l’exil et parce qu’il faut parfois apprendre à aimer le mystère de ce que l’on ne comprend pas. Stanislas ne voyait pas où elle voulait en venir, mais il avait vite compris qu’il n’aurait servi à rien d’insister. Il plongea la tête dans l’espace situé entre les deux raisins mûrs du buste de Salomé et laissa sa main droite glisser entre ses cuisses. Il la pénétra de deux doigts et la sentit se cambrer et s’accrocher plus fermement à ses épaules. L’intérieur de son sexe était doux comme un abricot. Haletante et mouillée, Salomé écarta encore davantage les jambes, candidement impudique, pour l’inviter à venir plonger tout entier dans ses entrailles. Ses ongles, ces serres avides de tremblements sauvages, s’enfoncèrent un peu plus dans ses fesses tandis que ses lèvres enveloppaient progressivement son membre gorgé de désir. Stanislas avait une telle envie d’elle qu’il aurait voulu pouvoir la pénétrer jusqu’aux poumons et lui faire expulser un souffle libérateur bien plus puissant que toutes les petites morts qu’elle avait connues. Il sentait son propre sexe enfler à l’intérieur du berceau de chair. Ecrasés par son cœur palpitant, les seins de Salomé réclamaient un supplément de lutinage avant de céder aux promenades brûlantes du membre vibrant abîmé en elle. Elle était cette mer qui attendait d’être fendue d’un coup de rame. Rien qu’un geste brusque et précis qui forcerait les résistances de toutes les portes de son corps. Salomé étira les bras pour s’agripper à la tête de lit et Stanislas se mit à mordiller son aisselle. Salomé ferma les yeux pour mieux ressentir l’envahissement de son être par cet autre corps qui l’ameublissait. Stanislas accoucha de sa jouissance dans un gémissement étouffé au moment où Salomé rouvrait les yeux pour contempler son visage. Lui faire l’amour ce matin où ils étaient trois dans la pièce : elle, lui et ce chagrin qu’il empêchait de sourdre, c’était sa façon à elle de lui témoigner son soutien, de lui dire qu’elle ne partirait pas, qu’elle ne l’abandonnerait pas. Pas maintenant. Quand leurs regards se croisèrent, Stanislas sut qu’il ne pourrait plus jamais vivre sans ces corps-à-corps avec Salomé. Ils lui épongeaient l’âme. Il avait ressenti un étrange pincement au cœur au réveil tout à l’heure, mais les griffures et les coups de reins de Salomé l’avaient fait disparaître. Son père allait sortir du coma, tout irait bien. La présence de cette femme dans sa vie était à elle seule un témoignage d’espérance et un manifeste d’optimisme révolutionnaire.

S’unir à la femme qu’on aime est toujours un envol, un concert sur et sous la peau, songea-t-il en regardant Salomé se relever et se diriger vers la salle de bains. Elle eut un geste magnifique. Elle releva ses cheveux, les noua en chignon grâce à un crayon à papier ramassé en passant, puis elle se retourna en lui jetant un baiser à attraper. Comme le font les enfants. A cette seconde précise, il eut envie de lui faire un enfant. Il eut la certitude qu’il aurait un jour un petit bout d’elle, un petit bout d’eux qui parlerait français et espagnol. Stanislas poussa un soupir d’aise et appela la réception pour commander leur petit-déjeuner.

***

Chacun à un moment de sa vie avait haï ce père pour un millier de raisons et aujourd’hui, il n’en restait plus qu’une seule : celle de ne pas leur laisser enfin de le temps de ne plus le détester et de le lui montrer. Si Louis Maurand leur avait bien laissé un héritage, c’était cette rage de vivre qui l’habitait du matin au soir. Ses enfants n’avaient pourtant plus la force en leurs dix doigts de serrer le poing contre la colère de la mort. Si Louis avait été là, il les aurait tous secoués vertement. La mémoire devrait pouvoir être inflammable. Un peu d’essence, on craque l’allumette et hop, on oublie ce foutu désarroi. Ça peut brûler les entrailles le manque de quelqu’un. Comment conserver le sens d’une vie, son pétillement et sa réalité quand on vacillait à l’intérieur de son propre corps et que ça pleurait dans les veines ? Ce n’est pas la manie des toujours qui sait si bien nous faire chanter, c’est celle des plus jamais, songeait Maxime en boutonnant son blouson jusqu’au col. C’était le début de l’éternel hiver en plein printemps. Leurs yeux éteints réfléchissaient un ciel glacé. Ça devait faire ça la première fois que l’on voyait la mer à un âge déjà avancé. Une douleur exquise ; celle de savoir qu’elle a toujours été là toute cette eau, mais pas nous. Dos au passé, leur mère à perte de vue, Hadrien, Béatrice et Maxime tentaient de retenir un père à perte de vie. Mais la mort interrompt les mensonges que l’on se raconte à soi-même et nous met face à cette imperceptible torsion que nous faisons subir à la vérité. Il n’y avait plus de père à retenir, ils le savaient tous. Les morts ne reviennent pas. Les vérités en revanche ont leurs chemins de traverse pour ressusciter et laisser les vivants rentrer seuls dans le noir.

***

Béatrice, ma fille chérie, mon trésor,

Oui, j’en ai amassé des trésors dans mon atelier, sans m’apercevoir que le plus précieux d’entre eux, je l’avais sous les yeux depuis quarante ans. Et je n’en ai pas pris soin. Je te ramenais bien des poupées de tous les coins du monde que je visitais, mais je ne me rendais pas compte que ça n’était pas une collection d’êtres inanimés que tu désirais. Tu voulais des choses qui ne s’achètent pas, comme du temps avec ton père. Je ne t’ai jamais dit que je t’aimais. J’ai essayé de te le montrer ; comme ce jour où je t’ai conduite jusqu’à l’autel et t’ai embrassée longuement sur le front. J’y avais enfermé toute ma fierté et tout mon amour dans ce petit baiser costaud, mais quelqu’un m’a fait comprendre récemment qu’il fallait s’aimer, se le dire, se l’écrire. Il n’est pas encore trop tard, alors je te l’écris ma chérie. Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer depuis que je t’ai tenue dans mes bras pour la première fois. Je n’ai pas pris un seul café sans penser à tes petites menottes qui essayaient de mettre maladroitement un sucre dans ma tasse. «  Le jour où ton regard a rencontré mon regard pour la première fois, un rayon est allé de ton cœur au mien comme l’aurore à une ruine. » Ce n’est pas de moi, c’est de Victor Hugo. Je n’ai pas de talent pour l’écriture, tu le sais. Ce n’est pas pour rien que je demandais à Léonard de rédiger tous les textes des expositions. On a toujours dit que j’avais un don pour réunir harmonieusement des objets dans une pièce. Tu tiens d’ailleurs sûrement de moi ton sens de la décoration. J’aurais aimé avoir ce don avec les gens. Avec ma famille surtout. Tu es et resteras ma petite princesse Béa, mais ce n’est pas un diadème que je veux mettre sur ta tête, c’est une étoile. Parce que les étoiles veillent sur ceux que l’on aime où qu’ils soient.

Je sais que tu n’es pas heureuse comme tu devrais l’être en ce moment, et cela me peine. Car je n’ai pas été un modèle en la matière pour toi. Tu as fait trop de choix par devoir, pour me faire plaisir. Ton unique devoir est d'être intimement convaincue que tu es digne d'intérêt. Si tu peux ainsi être persuadée de ta valeur, tu seras belle, sereine, femme, et rien ne te fera peur. Quant à l’homme de ta vie, peu importe qu’il n’accorde pas correctement ses vêtements, du moment qu’il t’accorde de l’importance et remarque que ton nez se plisse quand tu souris. Peu m'importe qu'il ne sache pas faire une partie de polo, du moment qu'il joue avec vos enfants et qu'il s’émerveille qu’ils te ressemblent. Peu m'importe sa couleur de peau, du moment qu'il sait peindre joyeusement vos existences. Peu m'importe qu’il soit petit et peu musclé, du moment qu'il sait ouvrir grand les bras pour t’accueillir contre lui quand tu en as besoin. C’est ce genre de mari que tu mérites. N’attends pas que la vie passe, ose prendre des décisions pour ton bien.

Tu es une femme formidable mon ange. Tu sais reconnaître la valeur du sacré dans nos vies et tu sais offrir un bonheur précieux aux gens qui t’entourent. Mais ne te sacrifie pas. Jamais. Sois toi, sans concession. Je ne veux pas que tu visites ta vie comme une exposition. J’ai passé la mienne à le faire, et où cela m’a-t-il mené ? A m’éloigner des vrais visiteurs importants de ma vie. Je ne sais pas qui signera mon certificat de décès et je dois dire que je m’en fous, mais une chose est sûre, c’est toi qui a signé mon certificat de vie. Avec tes « je t’aime » en pâte à modeler, avec tes sourires, avec tout ce que tu es. Quand je serai parti, ne sois pas triste, ne m’en veux pas. Une vie d’homme, c’est compliqué et un peu absurde parfois. Si tu ressens un vide, c’est normal. J’aurai enlevé tout cet amour que tu me portes pour laisser la place libre pour les choses merveilleuses que tu dois encore accomplir et qui te feront déborder d’amour. Sois fière de toi comme je le suis. Ne regrette rien. Sois libre, heureuse, amoureuse.

Ma fille chérie, j’ai laissé quelque chose enveloppé pour toi dans mon atelier. Ton nom est écrit dessus. Tu le prendras quand tu en auras envie. Je t’aime mon trésor.

Ton papa qui sera toujours le premier à te trouver intéressante.

Louis

Autour du roman

Extrait de Furtiva lagrima de l'Elixir d'amour de Gaetano Donizetti :

Extrait de la Femme sans ombre :

L'histoire de la Femme sans ombre par Hugo von Hofmannsthal aux Éditions Verdier.

Documentation sur l'île d'Ischia sur le site du Routard.


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